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sion a été plus considérable que celui de la force dans le développement géographique de cette religion. Nous n'avons par la prétention d'étudier dans tous ses détails une question si vaste et si multiple; nous ne chercherons à déterminer avec précision la part de la force et celle de la persuasion dans la propagation du Bouddhisme, ou le caractère propre qu'elle a revêtu chez chacun des peuples qui l'ont reçu ; s'il nous arrive de toucher à ces points délicats, ce ne sera que par hasard et en passant. Notre intention est uniquement de chercher à déterminer les causes de la séduction que le Bouddhisme a pu exercer d'une manière générale sur les peuples non-âryens, en un mot, les causes morales qui l'ont fait librement accepter par les peuples chez lesquels il domine.

II.

Au premier rang des motifs qui ont entraîné la persuasion, il faut placer la vie exemplaire du Bouddha Câkyamouni. “S'il avait été Chrétien," dit Marco Polo, “il eût été un grand saint avec notre Seigneur Jésus-Christ.” Si un chrétien du temps des Croisades a été ainsi frappé par la vie de Çakyamouni, quelle n'a pas dû être l'impression faite par cette vie sur des peuples non chrétiens, la plupart ignorants et grossiers ! Du reste, quand Marco Polo exprime son admiration pour le Bouddha, il n'est que l'écho des Bouddhistes au milieu desquels il passa un partie de sa vie. Il est donc juste d'accorder une grande influence à la vie du fondateur du Bouddhisme, telle que les livres canoniques de cette religion nous la font connaître.

Mais on sait que l'existence de Çakyamouni n'est pas renfermée dans les étroites limites d'une seule vie, que, d'après les données bouddhiques, il a vécu mainte et mainte fois, donnant, dans chacune de ses apparitions, les plus beaux exemples (quoique souvent fort extravagants) de moralité et de devollment. Quand M. Bergmann était chez les Kalmuks du Volga, la fille du chef lui demanda un jour s'il pouvait lire sans pleurer le Mahâ-Vessantara. Ce texte est connu par l'analyse qu'en a donnée M. Spence Hardy;? c'est le récit de

I“ Ob er den Uschandarchan ohne Thränen lesen könne," cité par Köppen (Die Religion des Buddha, p. 326, note) – Pallegoix raconte que, à Siam, les talapoins racontent tous les jours l'histoire de Vetsandou (Vessantara) au peuple, et font couler les larmes des yeux de leurs auditeurs (Déscription du Royaume Thai ou Siam, vol. i. p. 3).

2 A Manual of Buddhism, pp. 116-124.

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l'avant-dernière existence du Bouddha Çâkyamouni, qui sacrifie successivement

pour le bien des autres sa royauté, son bien-être, ses enfants, sa femme. Voilà certes un motif de persuasion puissant, irrésistible: il y a des légendes bouddhiques, des histoires du Bouddha qu'on ne peut lire sans pleurer.

Nous faisons une distinction entre la dernière vie du Bouddha qui a une base historique et toutes ses vies antérieures qui sont purement fabuleuses; mais cette distinction, les Bouddhistes ne la font pas; pour eux, l'existence du Bouddha est une avec un grand nombre de phases diverses. Et ce n'est pas là une particularité qui soit propre à Çakyamouni. Une foule de personnages bouddhiques ont ainsi leur histoire embrassant une longue série de siècles et de vies successives; les bouddhistes peuvent savoir ce que fut, à telle ou telle époque, tel ou tel personnage éminent de leurs annales religieuses ; et ils le savent par des révélations du Bouddha. Le système a même été appliqué à des personnages qui ont vécu depuis la fondation du Bouddhisme; non seulement leur passé est expliqué, mais leur avenir est dévoilé. Cette science divinatoire du passé et du futur, qui joue un si grand rôle dans la littérature bouddhique, les récits plus ou moins frappants qui l'établissent ont dû nécessairement exercer une grande influence. Si nous joignons à cette prétendue science les prodiges et les faits merveilleux qui l'accompagnent et en sont la conséquence, puisque, selon les idées bouddhiques, la science produit la puissance, on devine aisément quelle impression ce déploiement de surnaturel a du faire sur les esprits. La science et la puissance merveilleuse dont le Bouddhisme se vante de posséder le secret et qu'il enseigne ou expose avec une singulière précision de détails peut donc, à bon droit, être considérée comme une des causes les plus actives de sa propagation.

Et cependant ce merveilleux n'a peut-être pas eu autant de crédit sur les âmes que la moralité par laquelle le Bouddhisme se distingue. C'est à la moralité que tout revient, c'est de la moralité que tout dépend dans l'enseignement de Câkyamouni. Cette science qui donne un pouvoir surnaturel n'est autre que la science du bien; tous ces récits des existences successives du Bouddha et des autres personnages n'ont de raison d'être, de base, que dans la morale. La doctrine de la transmigration des âmes n'a pas seulement séduit les imaginations par les récits plus ou moins touchants qui servent à l'expliquer, ou par l'apparence de science divinatoire qu'elle suppose, elle a

aussi touché et surtout gagné les cæurs par la satisfaction donnée au sentiment moral. Tout est en effet calculé à montrer le rapport nécessaire qui existe entre le bien moral et le bonheur extérieur, entre le mal moral et le malheur : c'est une sorte“de morale en action qui montre constamment toute bonne auvre récompensée, toute mauvaise euvre punie, le bonheur s'acquérant par l'effort continu de la vertu, le vice, et par tant l'infortune, ne disparaissant que par une série d'expiations et une lutte persévérante contre le mal. On peut dire que le Bouddhisme est une religion essentiellement morale, en ce sens que l'élément moral

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domine de bien haut toute autre genre de considérations. La doctrine de la transmigration des âmes, expression la plus complète et la plus facile à comprendre de la pensée morale du Bouddhisme, lui a conquis les âmes. Ce ne sont pas les savantes discussions sur le moi, sur le vide, sur le Nirrâna, qui ont fait le succès de l'æuvre de Çakyamouni. Tout au plus ont-elles contribué à donner une haute idée de la profondeur d'esprit des savants qui s'y livraient; elles n'ont pas entraîné les foules ; et si le Bouddhisme n'avait pas eu d'autres moyens de persuasion, il serait demeuré une simple école de philosophie. La doctrine de la transmigration des âmes au contraire, doctrine simple et facile à saisir, explication claire et satisfaisante en apparence des contradictions et des mystères de la destinée humaine, semblait faire aux évènements de la vie une juste application des principes de la morale naturelle; dès lors, elle avait tout ce qu'il fallait pour devenir populaire. En faisant aisément son chemin dans les esprits à l'aide des narrations qui la rendent si intelligible, elle a contribué, plus qu'aucun autre point de la doctrine, à faire accepter le Bouddhisme dont elle fut et sera toujours le dogme fondamental.

Nous avons énuméré trois causes qui ont agi sur les esprits : 1° les faits de la vie historique et légendaire du Bouddha ;-2° la science du passé et de l'avenir, et le secret du pouvoir surnaturel que le Bouddhisme attribue à ses plus éminents adeptes ;—3° la doctrine de la transmigration et la sanction morale dont elle est la garantie et l'instrument tout à la fois. Il résulte de cette simple énumération, et des observations précédentes, que ces trois causes sont connexes, qu'elles rentrent les unes dans les autres, que la dernière est la principale et, pour ainsi-dire, la seule; car la transmigration des âmes les résume toutes; et nous insistons de nouveau sur l'influence immense

que cette théorie, si bien expliquée et commentée par toute la littérature bouddhique, a dû exercer. En ouvrant à l'activité des êtres un champ immense, en facilitant le relèvement de toutes les déchéances, en jetant aux plus hautes fortunes la menace d'une chute rédoutable, elle encourage toutes les espérances, adoucit toutes les calamités, fait appel à la conscience, entretient les meilleurs sentiments, combat les plus mauvaises tendances, et semble offrir la meilleure solution des plus accablantes difficultés.

III.

Après l'influence capitale de la doctrine, celle de la constitution de la société bouddhique a une grande place. La société bouddhique n'est autre chose, on le sait, qu'une confrérie de moines. Les laïques sont seulement tenus d'adhérer à cinq préceptes moraux, que nul homme de bien ne peut rejeter, et de rendre à la personne et à l'œuvre du Bouddha un hommage peu compromettant. Le plus grand sacrifice qu'on exige d'eux consiste dans l'obligation de nourrir les moines; il est considérable, à la vérité, et le système religieux qui fait vivre aux dépens du public, de la société générale, une société particulière de mendiants, est un lourd fardeau pour la population, blesse une foule d'intérêts privés, en même temps qu'il choque la raison et la justice. Mais nous pouvons comprendre aisément qu'il ait réussi en Asie, puisque nous voyons qu'il a fleuri longtemps en Europe. Le monachisme, en effet, peut réussir à certaines époques et chez certaines races; ces hommes qui paraissent renoncer à tous les avantages de la vie ordinaire, qui étonnent par une existence si étrange, et par une sainteté plus ou moins réelle, mais étalée avec ostentation devant le public, impriment le respect à la foule. Si, dès le principe, comme il arrive toujours, l'institution monastique se distingue par la sincérité, la conviction, la vertu de ceux qui en sont membres, elle peut s'assurer pour longtemps une grande vénération. Or, il n'est pas douteux que çakyamouni a eu un grand nombre de disciples convaincus et respectables jusque dans leur extravagance. Aujourd'hui encore, malgré des abus scandaleux, malgré la fainéantise et l'indignité du plus grand nombre des moines, il en est qui se distinguent par l'observation rigoureuse des règles de leur ordre. D'ailleurs les mérites garantis par les livres religieux

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aux laïques qui pratiquent le don, le sentiment que ces laïques ont besoin de racheter leurs fautes par des offrandes coûteuses, la liberté que la religion leur laisse en dehors de l'accomplissement de ce devoir et des autres conditions peu nombreuses qu'elle leur impose, sont autant de motifs qui les invitent à supporter la société monastique. Les services que les moines rendent en répandant avec une certaine libéralité une instruction très insuffisante, mais préférable à l'ignorance absolue, ajoutent encore à l'intérêt que leur situation et la tradition leur assurent. On peut donc avancer sans crainte la proposition que la constitution de la société monastique a considérablement secondé les progrès du Bouddhisme. Les moines sont rendus respectables par la règle sévère qui leur est imposée, et les laïques ne sont pas rebutés par des observances multiples et gênantes.

IV.

L'état social des peuples qui ont reçu le Bouddhisme, comparé à celui du peuple qui le leur a envoyé, est aussi un important élément d'appréciation, lorsqu'on veut se rendre compte des succès du Bouddhisme; mais ici on ne peut plus parler d'une manière générale; il y a des distinctions à faire. L'état social n'était pas le même partout; et ces diversités, en créant aux missionnaires bouddhistes des situations différentes, ont également diversifié la nature de l'influence qu'exigeait le succès de leur entreprise.

La plupart de ces peuples étaient, avant leur conversion, dans un état de barbarie plus ou moins complet, dont le Bouddhisme seul les fit sortir. Ceylon, l’Indo-Chine, le Tibet furent dans ce cas. Pour ces pays, l'histoire commence avec l'introduction du Bouddhisme; avant que le nom de Câkyamouni fût porté aux tribus qui les habitaient, ces tribus ne comptaient pas parmi les nations. Le Bouddhisme les dégrossit, les éclaira, les civilisa, leur donna une existence nationale; les missionnaires indiens apparurent à ces peuples enfants et ignorants comme des hommes supérieurs, des instituteurs et des initiateurs. Après avoir subi à l'origine l'ascendant des missionnaires venus du dehors, ces peuples ont naturellement conservé avec respect l'enseignement religieux qu'ils en

avaient reçu.

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