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décret spécial, fit construire pour eux le temple des quatre devarājas Pet les autorisa à y demeurer. A partir de ce moment, ils traduisirent de nouveaux livres saints, mais comme ce n'était pas un moment où on exaltât et où on magnifiât (la religion), on se borna à attacher vaguement (ces traducteurs à la Cour)'). C'est ainsi qu'ils reprirent les livres qui avaient été négligés jusque-là et les traduisirent du texte hindou: ces livres sont le sûtra de Kouanyin (Avalokiteçvara) aux onze visages 2), le sûtra des questions du ṛşi d'or 3), etc.

Sur ces entrefaites, le roi de Tsiao, Yu-wen Kien ⭑

), fut nommé gouverneur (du pays) de Chou (Sseu-tch'ouan); il demanda alors que (Jinagupta) partit avec lui; (Jinagupta) demeura trois ans dans ce pays 5) et fut contamment chargé d'être le chef des religieux de l'arrondissement de Yi (Tch'eng-tou). Il résida dans le temple Long-yuan

et traduisit encore les

1) En d'autres termes, on ne constitua pas officiellement une commission chargée de traduire les livres saints; on se borna à donner à Jinagupta et à ses confrères un titre qui les rattachait nominalement, mais non effectivement, à la cour impériale des Tcheou.

2) +- Ó U¥. Cet ouvrage figure encore aujourd'hui dans le Tripiṭaka sous le titre 佛說十一面觀世音神呪經 (Trip, éd. de Tokyo,

XXVII, 12, p. 20 v°-23 r°; B. N., no 327). La traduction de ce texte, de même que celle de deux autres sutras aujourd'hui perdus, est attribuée à Yaçogupta H

(B. N., Appendice II, n° 124); nous avons vu plus haut (p. 342, n. 1) que Yaçogupta était un des compagnons de voyage de Jinagupta.

3). Le Li tai san pao ki (Trip., éd. de Tökyō, XXXV, fasc. 6, p. 78) cite ce sūtra sous le titre de et en attribue la traduction à Jinagupta; cette traduction paraît être aujourd'hui perdue. «Le titre correspondant sanscrit serait: Kanakavarna ṛṣi paripṛččha sutra» (SYLVAIN Lévi).

4) D'après le Tcheou chou (chap. V, p. 6 ro), c'est le huitième mois de la cinquième année t'ien-ho (570), que le soutien de l'empire, duc du royaume de Ts'iao, Kien, fut nommé administrateur général de Yi tcheou (= Tch'eng-tou fou, dans le Sseu-tch'ouan)

國譙國公儉爲盆州總管 C'est done à la fin de Pannée 570 que

Jinagupta dut aller dans le Sseu-tch'ouan.

Yu-wen Kien n'échangea le titre de «duc>>

contre celui de «roi» qu'en 574 (Tcheou chou, chap. V, p. 8 r°).

5) De 571 à 573.

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stances de Kouan-yin ) et le sutra des paroles du Buddha 2).

Lors des bouleversements de fa période kien-tö (572–578), la religion bouddhique ne fut pas florissante 3). Les cinq groupes 1) en un même moment durent tous prendre l'habit laïque. L'empereur Wout rendit un décret pour faire rentrer à la capitale (Jinagupta et ses compagnons); il leur conféra de grandes dignités et voulut les forcer à suivre les rites des lettrés; mais leur attitude resta ferme et, conservant leur foi jusque devant la mort, ils furent sans crainte. L'empereur eut compassion de leur fermeté et de leur fidélité, et, ému de pitié, il leur permit de s'en retourner chez.eux.

La route sortait (de l'empire) au Nord de l'arrondissement de

appelle 妙法蓮華經普門品重誦偈

1). C'est l'ouvrage que le Li tai san pao ki (Trip., XXXV, 6, p. 78 vo) en 1 chap. En réalité ce travail n'est qu'un complément de la traduction qu'avait faite Kumārajīva de l'Avalokiteçvarabodhisattva-samantamukha-parivarta, section du Saddharma punḍarīka sūtra. Kumarajiva avait traduit toute la partie en prose de ce livre; Jinagupta traduisit les stances qui avaient été négligées par son devancier (B. N., n° 137).

2). Cette traduction de Jinagupta est aussi mentionnée dans le Li tai san pao ki. Cependant, le Tripitaka actuel (VI, 8, p. 68 ro-vo) ne contient sous ce titre qu'un sutra dont la traduction est attribuée à Bodhiruči. Aux deux ouvrages cités par le Siu kao seng tchouan, le Li tai san pao ki en ajoute un troisième comme ayant été aussi traduit par Jinagupta quand il était dans le temple Long-yuan, à Tch'eng-tou; c'est

le II**K (Trip., XXVI, 5, p. 44 v°—46 v°; B. N., no 347).

3) Le cinquième mois de la troisième année kien-tö (574), le jour ping-tseu, un décret impérial supprima radicalement la religion bouddhiste et la religion taoïste; les images et les livres saints durent être détruits; les religieux durent rentrer dans la vie laïque (Tcheou chou, chap. V, p. 8 vo).

4) 五衆. Les cing groupes sont : les bhiksus 比丘, les bhiksunis 比丘 les çikṣamāņas (ceux ou celles qui étudient la Loi), les çramaneras

"

沙彌

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et les çramaneris. - Le Li tai san pao ki (Trip., XXXV, 6,

沙彌尼

p. 82 r°) donne la leçon

«les sept groupes»; il faut alors ajouter aux cinq catégories précédemment énumérées les upasakas et les upāsikās (voyez le dictionnaire numérique Ta ming san ts'ang fa chou).

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Kan) et passait par le pays des Tou-kiue (Turcs) 3).

1) Cette indication est assez vague; elle nous permet cependant de voir que la résidence du kagan Turc auprès duquel séjourna Jinagupta ne se trouvait pas dans la région de l'Orkhon; il faudrait plutôt la chercher dans le voisinage de l'Altaï.

2) Le Li tai san pao ki (XXXV, 6, p. 82 r°) nous renseigne ici plus exactement: «(Jinagupta et ses compagnons) s'en retournèrent du côté de l'Inde du Nord; ils passèrent par (le pays des) Tou-kiue; or il se trouva que le kagan de la région du centre, T'o-po

✈✈, leur demanda avec instances de rester; il leur dit à plusieurs

reprises: «La dynastie Tcheou, après avoir favorisé (la religion) l'a détruite, ce qui vous a donné la peine d'aller (dans ce pays) et d'en revenir. Ici, il n'y a pas ces alternatives de ruine et de prospérité; j'espère que vous demeurerez (chez nous) avec un esprit tranquille». Il leur fit des présents pour subvenir à leur entretien et les engagea ainsi à lui donner satisfaction; ils séjournèrent donc tous là plus de dix ans. Cependant, Jinagupta vit mourir avant lui ses maîtres (Jñanabhadra et Jinayaças) ainsi que son condisciple (Yaçogupta) et resta donc tout seul». à 581 (Documents sur les Tou-kiue occidentaux, p. 48, n. 1 et 2 et p. 220); nous connaissons par le Souei chou (chap. LXXXIV, p. 1 v°) ses bonnes dispositions à l'égard du

T`o-po kagan 侘鉢 nous est bien connu; il régna de 572

Bouddhisme: «ll y avait dans les pays des Ts'i un çramana nommé Houei-lin qui fut enlevé de force et qui entra ainsi chez les Tou-kiue; il en profita pour dire au kagan To-po: «Si le royaume des Ts'i est prospère et puissant, c'est parce qu'il possède la religion bouddhique». Il lui enseigna donc la doctrine de l'enchaînement des causes, des effets et des rétributions; en l'entendant, 7'o-po devint croyant; il fonda un Kia-lan (Samghārāma) et envoya un ambassadeur apporter des présents à l'empereur de la dynastie T's'i pour lui demander les ouvrages intitulés Tsing-ming(Vimalakirti-[nirdeça-sūtra]), Nie-p'an (Mahāparinirvāṇa sūtra; B. N., no 118), Houa-yen

(Avatamsaka sutra), et d'autres, ainsi que le Che song lu (Sarvästivāda vinaya; B. N., no 1115). Tˆo-po, de son côté, pratiquait lui-même l'abstinence, observait les défenses, faisait le tour (pradakṣiņa) des stupas et agissait conformément à la religion. Il regrettait de n'être pas né dans la terre intérieure (Madhyadeça, la terre sainte du Bouddhisme en Inde). Après dix ans de règne, il tomba malade, et, quand il fut près de mourir il dit à son fils An-lo...» (voyez la suite dans JULIEN, Documents historiques sur les Tou-kiue, p. 30). Je relève enfin dans le Ts'ö fou yuan kouei (chap. 996, p. 5 ro et v°) un texte fort curieux où il est question d'un kagan Ture qui doit, selon toute vraisemblance, être To-po kagan: «Sous le règne de Heou tchou, de la dynastie des Ts'i septentrionaux, à la fin de la période wou-p'ing (570-575), le che-tchong Licou Che-ts'ing pouvait comprendre les langues des Barbares des quatre points cardinaux et était (sous ce rapport) le premier de son temps; Heou tchou l'invita à traduire en langue Tou-kiue (turque) le Nie-p'an king (Mahāparinirvāņa sutra) afin d'envoyer (cette traduction) au kagan des Tou-kiue; un décret impérial ordonna

an tchong-chou che-lang Li Tö-lin de composer une préface pour cet ouvrage ». 北齊 後主武平末。侍中劉世清能通四夷語。爲當 時第一。後主命世清作突厥語翻湼槃經。以 遣突厥可汗。勑中書侍郎李德林爲其序。

-

L'ačārya Tche-hien

(Jñānabhadra) revint dans l'Ouest pour

y entrer dans le Nirvana. Quant à Jinagupta et à son ho-chang (upadhyāya), ils furent retenus par les T'ou-kiue (Turcs). Avant qu'il fût longtemps, le ho-chang (Jinayaças) mourut. (Jinagupta), ombre solitaire et étranger abandonné, ne savait que devenir. Mais, grâce à ce que le prince et le peuple des barbares septentrionaux augmentèrent son bonheur et sa prospérité, il put donc résider là temporairement comme une feuille chassée par le vent; il travailla dans les lieux où il allait au bien de tous les êtres.

Cependant, dix religieux (sujets de la dynastie) Tsi, à savoir Pao-sien 寶暹, Tao-souei 道邃, Seng-t'an 儈曇 et d'autres, s'étaient réunis, la sixième année wou-p'ing (575), pour partir ensemble afin de chercher des livres saints dans les pays d'occident; ils avaient mis sept ans (575-581) à aller et à revenir et se disposaient (maintenant) à retourner du côté de l'Est 1); ils avaient recueilli en tout 260 ouvrages en texte hindou; lorsque, au cours de leur voyage de retour, ils arrivèrent chez les Tou-kiue (Turcs), ils se trouva que la dynastie Ts'i fut soudain anéantie, et eux aussi se réfugièrent dans ce royaume (des T'ou-kiue); ce fut ainsi qu'ils demeurèrent avec (Jinagupta), expliquant la doctrine et s'exerçant ensemble. Ils lui demandèrent de traduire les titres des livres nouveaux qu'ils rapportaient avec eux, et de les confronter avec les anciens catalogues; ils s'aperçurent alors que (Jinagupta) était sagace et intelligent et qu'il était fort différent des hommes d'auparavant; ce n'était donc pas en vain qu'ils avaient accompli leur

1) Cette mission chinoise, qui visita l'Inde entre 575 et 581, fit une abondante moisson de textes nouveaux si l'on en juge par les titres mêmes des ouvrages qu'elle rapporta et que traduisirent Jinagupta et Dharmagupta. Elle se composait, d'après le Li tai san pao ki, de onze (et non de dix) membres parmi lesquels on nomme: Pao-sien, Tao-souei 儈曇,

道邃, Tche-tcheow 智周,Seng-wei儈威, Fa-pao 法寶, Seng-t" an Tche-tchao 智照 et Seng-lu 儈律.

pénible voyage; ils firent avec (Jinagupta) un serment en brûlant des parfums et convinrent ensemble de travailler à répandre (ces nouveaux textes) 1).

Lorsque la grande dynastie Souei eut reçu le trône, la religion bouddhique fut aussitôt mise en honneur. (Pao-)sien et ses compagnons, se chargeant de leurs livres saints, vinrent les premiers pour répondre à cette évolution. La première année k'ai-houang (581), au dernier mois de l'hiver, ils arrivèrent à la capitale. Un décret impérial confia aux fonctionnaires que cela concernait le soin de rechercher des hommes (capables) à qui on ordonnerait de traduire (ces nouveaux textes). La seconde année (582), au second mois du printemps, on se mit au travail de traduction 2).

En été (582), un décret fut rendu en ces termes: <Lorsque les Yin déplacèrent à cinq reprises leur capitale, ce fut parce qu'ils craignaient que leur peuple ne pérît entièrement 3). C'est la preuve que le fait de résider dans une région propice ou néfaste détermine la briéveté ou la longueur de la destinée humaine. En projetant des choses nouvelles et en renonçant aux choses anciennes, on est comme l'agriculteur qui espère l'automne ). Dans (la région de) la montagne Long-cheou, il y a des vallées et des plaines fort belles; la végétation des herbes et des arbres y est luxuriante; c'est là qu'il convient de placer la capitale; c'est une base sur laquelle on fixera les trépieds; une dynastie éternellement ferme et impérissable pourra s'établir en ce lieu». La ville (qu'on con

1) En d'autres termes, ils s'engagent à confier à Jinagupta la traduction des textes nouveaux qu'ils avaient rapportés de l'Inde.

2) Comme on le verra plus loin, ce premier essai de traduction fut terminé en 585; mais il se trouva fort défectueux et c'est alors qu'on se décida à aller chercher Jinagupta chez les Tarcs afin qu'il pût prendre la direction de cette entreprise.

3) Cf. Sseu-ma Ts'ien, trad. fr., t. I, p. 194, n. 1.

4) C'est-à-dire qu'un souverain sage prend des mesures qui contribueront plus tard au bien-être de son peuple de même que l'agriculteur laboure et sème dans l'espoir des moissons futures.

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