Page images
PDF
EPUB

bouddhiques; il suffit de jeter les yeux sur la liste de ses ouvrages (BUNYIU NANJIO, Catalogue, appendice II, nos 123 et 129) pour voir aussitôt combien fructueuse fut son activité. C'est à lui que les Chinois sont redevables de la seule version qu'ils aient jamais possédée du Buddhačaritra ou vie du Buddha (B. N., no 680); c'est lui encore qui a été un des principaux artisans de la traduction définitive et complète du Saddharmapuṇḍarika sūtra (B. N., no 139). Il mérite donc d'être mieux connu. Sa biographie se trouve d'ailleurs présenter diverses indications qui ne manquent pas d'intérêt :

En premier lieu, l'itinéraire qu'il suivit pour se rendre du Kapiça jusqu'à Tch'ang-ngan (auj. Si-ngan fou), où il arriva en 559 ou 560, coïncide en grande partie avec celui qu'avaient pris en sens inverse Song Yun et ses compagnons lorsque, en 518, ils étaient partis pour aller dans le Gandhāra 1). La caractéristique de la voie adoptée par Song Yun, et, trente ans plus tard, par Jinagupta, consiste en ceci qu'elle va directement du Lop-nor au Koukounor pour déboucher dans le territoire Chinois à Si-ning; elle ne passe donc pas par cette fameuse place de Touen-houang ou Cha tcheou

HH que les autres voyageurs ne manquent jamais de mentionner, comme

la tête de ligne d'où se ramifiaient les diverses routes menant dans le Turkestan oriental. Des raisons politiques expliquent cette particularité; nous savons

en effet que, de l'année 516 à l'année 524, les Tou-yu-houen M

qui occupaient la région du Koukou-nor, furent en rapports amicaux avec la dynastie des Wei du Nord, comme eux d'origine tongouse2); on comprend donc que Song Yun ait eu avantage à traverser en 518 leur territoire; d'autre part, nous apprenons qu'en 556, une expédition avait été dirigée contre les Tou-yu-houen par le kagan turc Mou-han avec l'appui des Wei occidentaux 3); les troupes alliées du kagan et des Wei avaient remporté une grande victoire sur les bords du Koukou-nor et c'est pourquoi sans doute Jinagnpta put franchir sans encombre cette contrée quand, en 5574), il la parcourut de l'Ouest à l'Est pour se rendre à Tchang-ngan.

**

Pendant son voyage, Jinagupta eut l'occasion de visiter le royaume de

Tchö-keou-kia 遮拘迦 sur lequel il fournit quelques renseignements oraux

à son contemporain, le chinois Fei Tehang-fang, qui les a insérés

1) Cf. BEFEO, t. III, 1903, p. 389, n. 5.

2) Le Wei chou (chap. CI, p. 6 v°) nous apprend que jusqu'à la fin du règne de Che-tsong (500-515) et jusqu'à la période tcheng-kouang (520–524), les Tou-yu-houen livrèrent régulièrement chaque année aux Wei des yacks, des chevaux de la région de Chou (Sseu-tch'ouan) et des objets précieux du Sud-Ouest.

3) Cf. Documents sur les Tou-kiue occidentaux, p. 260, n. 1.

4) On verra plus loin les raisons qui nous font substituer la date de 557 à celle de 535 indiquée par le Siu kao seng tchouan dans l'édition coréenne.

dans le Li tai san pao ki (B. N., n° 1504) publié en 597. Soit que Jinagupta ait manqué de mémoire, soit que ses explications aient été mal comprises par Fei Tchang-fang, toujours est-il que, dans son récit, le royaume de Tchö-keoukia est fort inexactement placé à plus de 2000 li au Sud-Est de Khoten; la Biographie et les Mémoires de Hiuan-tsang 1) nous montrent au contraire qu'il faut le situer à 800 li à l'Ouest de Khoten, ce qui nous permet d'identifier par une hypothèse très plausible le royaume de Tcho-keou-kia avec l'actuel Karghalik 2). Il est fort digne de remarque que la Biographie et les Mémoires ne font guère que reproduire sous une forme abrégée ce que Jinagupta avait déjà raconté sur les trois Arhats et sur les livres sacrés qu'on voyait dans ce pays. Cette singulière coïncidence est susceptible d'être expliquée de deux manières différentes: on pourrait d'abord admettre que la Biographie, qui est l'œuvre du religieux Houei-li # revue et publiée par Yen-ts'ong

en 688, ainsi que les Mémoires qui ont été rédigés en 648 par le religieux Pien-ki, sont en réalité des compilations dans lesquelles les auteurs ont juxtaposé au journal de route de Hiuan-tsang quelques unes des observations faites avant lui par d'autres voyageurs. Il n'est peut-être cependant pas nécessaire de recourir à cette supposition qui tendrait à rendre assez incertaine la valeur exacte des informations contenues dans la Biographie et dans les Mémoires puisqu'on ne saurait plus quelles sont celles qui émanent de Hiuantsang lui-même et quelles sont celles qui proviennent des récits faits par les pélerins antérieurs à la dynastie T'ang; il est fort possible que l'analogie qui se manifeste à propos du royaume de Tchö-keou-kia entre le témoignage de Jinagupta et celui de Hiuan-tsang ait été causée par le fait que ces deux religieux ont entendu, à près de quatre-vingts dix ans de distance, les mêmes traditions locales qui se maintenaient toujours identiques à elles-mêmes parce qu'elles étaient la légende sacrée qu'on avait soin de répéter à chaque visiteur

nouveau.

Enfin, une dernière particularité fort importante de la biographie de Jinagupta est le séjour de plus de dix ans qu'il fit, de 575 à 585, auprès du kagan Ture To-po, puis de son successeur. Nous savions déjà par un texte du Souei chou que To-po kagan avait été favorable au Bouddhisme; nous apprenons en outre par le Ts fou yuan kouei3) que, vers 575, l'empereur de la dynastie Tsi avait fait traduire en turc le Mahaparinirvāņa sūtra afin de l'envoyer au kagan Turc qui ne pouvait être autre à cette date que To-po kagan lui-même; il n'est pas sans intérêt de constater maintenant par la bio

[ocr errors]

1) Trad. JULIEN, Vic, p. 277-278; Mémoires, t. 11, p. 222.

2) Cf. BEFEO, t. III, 1903, p. 397, n. 4 et Documents sur les Tou-kiue occidentaux, p. 123, n. 1 et p. 311.

3) On trouvera ce texte et celui du Souci chou cités plus loin dans la note 2 de la

P. 345.

graphie de Jinagupta que l'un des traducteurs les plus actifs que l'Inde ait jamais donnés à l'Extrême-Orient résida de longues années auprès de ce même 1'o-po kagan, qu'il rencontra là une mission de religieux Chinois revenant de la Terre sainte avec un riche butin de textes nouveaux et qu'il leur prêta son concours pour cataloguer ces ouvrages; il se produisit ainsi à la cour du kagan To-po un concours de circonstances qui ne put manquer de favoriser le développement de la religion bouddhique chez les Turcs.

Nous avons traduit la biographie de Jinagupta telle qu'elle se trouve dans le Siu kao seng tchouan (Trip., 1) XXXV, 2, p. 91 ro—92 ro).

L'auteur de cet ouvrage est Tao-siuan qui vécut de 596 à 667 et qui publia son livre postérieurement à l'année 650. Tao-siuan a emprunté bon nombre de ses informations au K'ai houang san pao lou

ou Li tai san pao kipublié en 597 par Fei Tchangfang; ce Fei Tchang-fang était un ancien religieux qui avait été laïcisé lors de la proscription du Bouddhisme en 5743); il était, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le contemporain de Jinagupta; bien plus, il fut son collaborateur et il nous indique lui-même que, pour quatre des ouvrages traduits par Jinagupta, ce fut lui qui fut chargé dans les années 591 et 595 de recueillir avec le pinceau, c'est-à-dire de noter par écrit, la version telle qu'elle sortait des lèvres du maître hindou *); ainsi nul n'était mieux qualifié que lui pour nous transmettre des renseignements exacts sur ce célèbre religieux. Le Li tai san pao ki et le Siu kao seng tchouan, qui ne fait guère que coordonner les indications de ce premier ouvrage, sont en réalité nos deux seules sources d'information concernant Jinagupta; on ne relèvera que des variantes sans importance dans les notices consacrées à ce personnage par le Ta Tang nei tien lou publié en 664 (Trip., XXXVIII, fasc. 2, 80 ro et vo), le K'ai yuan che kiao lou publié en 730 (Trip., XXXVIII, fasc. 4, p. 64 r°-65 r°), et le Tcheng-yuan sin ting che kiao moulou publié en 800 (Trip., XXXVIII,

p.

fasc. 6, p. 58 r°-59 r°) 5).

1) Je rappelle une fois pour toutes que mes références se rapportent à l'édition de Tokyo du Tripitaka chinois; le nombre en chiffres romains indique le t'ao; le nombre en chiffres arabes désigne le fascicule.

2) Cf. Li tai san pao ki (Trip., XXXV, 6, p. 81 ro-82 ro).

3) Cf. K'ai yuan che kiao lou (Trip., XXXVIII, 4, p. 65 vo).

4) Cf. Li tai san pao ki (Trip., XXXV, 6, p. 81 v°, col. 1, 4, 5, 12).

5) Dans les notes qui sont suivre, pour n'avoir pas répéter constamment les titres de ces ouvrages, je leur substituerai les numéros qui leur correspondent dans le Catalogue de NANJIO: Ainsi, n° 1504 désignera le Li tai san pao ki; no 1483, le Ta Tang nei tien lou; n° 1485, le K'ai yuan che kiao lou; enfin, le Tcheng-yuan sin ting che kiao mou lou, ne figurant pas dans NANJIO, sera désigné par l'abbréviation T. y. mou lou.

Chō-na-kiue-to) (Jinagupta) était originaire du royaume de K'ien-to-lo) (Gandhāra) dans l'Inde du Nord '); il demeurait dans la ville de Fou-lieou-cha-fou-lo

') (Puruşapura = Peshawar); il était de la race des Tch'ati-li (Kṣatriya). Son nom de famille était Kan-pou ✩ ✈5) (Kambhu). Son père se nommait Po-cho-lo-po-lo!*

1) Je rejette en note, en les faisant précéder de l'indication com. (= commentaire), toutes les gloses que le Siu kao seng tchouan tantôt incorpore dans le texte et tantôt signale par le mot (commentaire), tandis que le n° 1485 et le T. y. mou lou les impriment toutes en petit texte. A propos du nom de Jinagupta, nous trouvons la glose

suivante: com. 隋言德志

«vertu,

résolution »;

至德

佛德

[ocr errors]
[ocr errors]

en langue des Souci (c'est-à-dire chinoise), ce nom signifie n° 1485 et T. y. mou lou

志德: n° 1504 et n° 1483:

Dans ces diverses traductions, je ne vois pas à quoi peut

correspondre le mot ; quant au mot tche« extrême, au plus haut point » ; il rendrait

bien le sanscrit jina; il en est de même du mot puisque jina est une épithète

semble résulter d'une confusion commise par les

désignant le Buddha. Enfin le mot

Chinois entre gupta et guna.

2) N° 1504:

Kien-ta. Com.: 隋言香行國焉 «En langue

- agir». Le mot «agir» exprime

des Souci, ce nom signifie simplement ici la valeur de

royaume de «parfum, l'affixe ra dans Gandhāra.

3). Com. «La prononciation primitive est Yin-to-lo-p'o-t'o-na

[ocr errors]

(Indrapattana), ce qui signifie «le lieu du souverain», dénomina

tion qui donne à entendre que ce pays est sous la protection de Çakra, roi des devas

天帝釋. La prononciation Hien-teou賢豆 est une abréviation vicieuse en usage

dans ce royaume. Chen-touet Tien-tchou sont des appellations fautives de chez nous. Les gens de ce royaume se contentent de dire d'une manière générale Hien-teou pour désigner l'ensemble des cinq régions (de l'Inde)». — Le n° 1485

et le T. y. mou lou ajoutent à ce commentaire l'explication du Si yu ki qui fait dériver le nom Yin-tou désignant l'Inde d'un des mots signifiant «la lune». Cf. Mémoires, trad. Julien, t. I, p. 57-58.

4) N° 1485 et T. y. mou lou écrivent le dernier caractère. Com.: 云丈

夫宮也 «ce nom signifie la résidence princière de l'Homme».

Le nom de cette

ville est orthographié Pou-lou-cha-pou-lo

dans Hiuan-tsang (trad.

Julien, Vie, p. 83, Mémoires, t. I, p. 104).

5) Une note indique que le caractère

se prononce ici kan 俱凡反一

Com. 此項也。謂如孔雀之項。 《Ce mot signifie «couw; cela veut

dire: «semblable au cou d'un paon». Je dois à l'obligeance de M. SYLVAIN Lévi la note suivante: «L'interprétation du sanscrit kambu donnée ici ne se rencontre pas dans les lexiques.

[ocr errors]

1) (Vajrasāra); dès sa jeunesse, celui-ci aima les desseins à longue portée; quand il fut grand, il fit descendre) (comme un exemple) sa rigoureuse intégrité; sa dignité était celle de grand conseiller; il dirigeait d'une manière harmonieuse le gouvernement de l'état.

1

Kiue-to (Jinagupta) était le plus jeune de cinq frères; depuis longtemps il avait fait croître le principe de sa vertu; de bonne heure, il manifesta un coeur religieux. Dès qu'il fut à l'âge où l'enfant attache ses cheveux en touffes et perd ses dents de lait 3), il demanda à sortir du monde. Son père et sa mère, connaissant bien sa sagesse, ne s'opposèrent pas à sa requête. Dans ce royaume, il y avait un temple appelé Ta-lin (de la grande forêt mahāvana vihāra)1); il alla donc s'y retirer; c'est ainsi qu'il eut le privilège de faire son salut.

Son yeou-po-ti-ye✈3) (upädhyāya) s'appelait Che

=

«Kambu, au propre, signifie «coquillage» et désigne subséquemment les trois plis du cou «qui constituent, au point de vue hindou, une des marques de la beauté. De là les expressions; «kambugrīva, kambukaṇṭha. Je soupçonne ici sous le mot kambu le nom de kamboja qui «désigne si fréquemment dans les textes anciens les peuples du Nord-Ouest. Les lexiques «donnent pour ce mot aussi le sens de «coquillage». Il se présente avec un u au lieu d'un o «dans le perse Kambujiya (Cambyse), et aussi dans le nom du Cambodge toujours écrit «Kamvuja dans les inscriptions sanscrite de l'Indo-Chine».

1) No 1485 et T. y. mou lou écrivent so l'avant-dernier caractère, ce qui est la leçon correcte puisque le nom est Vajrasara comme l'indique la traduction «fermeté de diamant» (Com.).

2) Au lieu de, qui ne se trouve que dans l'édition de Corée, il faut lire comme dans les trois autres éditions et comme dans le n° 1485 et le T. y. mou lou.

3) A sept ans.

4) Le nom de Mahāvana, me dit M. SYLVAIN LEVI, correspond vraisemblablement à l'actuel Mahaban, le massif montagneux qu'on a identifié avec l'Aornos des Grecs. C'est sans doute dans ces montagnes que se trouvait le temple appelé Mahāvana.

5) Com.:

«Ce terme signific: Celui qui est toujours près pour recevoir et diriger. Maintenant, c'est ce qu'on appelle le ho-chang abréviation fautive qui vient de Yu-t'ien N° 1485 et le T. y. mou lou ajoutent que, d'après Hiuan-tsang, la prononciation correcte dans l'Inde du Centre est Ou-po-t'o-ye et que ce nom signifie «l'instructeur personnel

(Khoten)».

« PreviousContinue »