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raconte du célébre Abderrahman fils d'Hiffan, qu'ayant été piqué par une guêpe lorsqu'il n'étoit encore qu'un enfant, & cet insecte lui étant inconnu, il courut à son père en s'écriant, “ Qu'il avoit été piqué par un insecte tacheté “ de jaune & de blanc comme le bord de la - veste;" on ajoute, qu'à ces mots prononcés dans la mesure d'un vers Arabe aussi élégant que naturel, Hiflan connut le talent de fon fils pour

la poësie. Tarafa, fils d’Alalbd, un des sept poëtes dont les élégies étoient fufpendues aux murailles de la mosquée de la Mecque, donna dès l'âge tendre de sept ans des marques singulières de son brillant génie. On dit de lui que voyageant avec fon oncle Motalammes, & leur caravane s'étant arrêtée pour se rafraîchir sur le bord d'un clair ruisseaux, il fe mit à tendre des lacs aux alouettes ; mais que n'en ayant encore pris aucune lorsqu'on se remit en marche, il compofa dans cette occafion les vers suivans :

“ Tu te joues, 0 alouette ! dans l'étendue de la plaine ; “ Tu jouis d'un air libre, chante donc & multiplie en

“ fureté; « Vole, & becquete alentour tout ce que tu peux

« désirer ; « L'oiseleur se retire, réjouis-toi de son départ, “ Le piége eft ôté, & tu n'as plus rien à craindre; “ Mais, plutôt crains, crains toujours, car à la fin tu

« feras prise.”

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C'est sans doute aussi à ces mêmes causes qu'on doit attribuer la facilité & la vivacité des Arabes dans leurs impromptus : l'histoire suivante prise du livre nommé Succardán en est une preuve. Un poëte qui suivoit la cour d'Haroun Alrachid, étant un jour entré dans l'appartement de ce prince, le trouva avec une de ses favorites, & une corbeille de roses placée devant eux. Après une gracieuse réception, Haroun commanda au poëte de composer un couplet, & d'y faire entrer quelque vive comparaison à la couleur de ces fleurs ; sur quoi celui-ci répondit :

Cainho louna khaddi mâchúki yakbelho
Fomoél habibi wakad abda behi khogelan.

“ Elles ressemblent aux joues d'une belle

fille, lesquelles, à l'approche d'un amant

prêt à lui ravir un baiser, se couvrent " d'une aimable rougeur."

La dame répliqua sur le champ:

Cainho louna khaddi hein yadfáni
Caffè rashid leamri yougeb algoftan.

“ Elles ressemblent plutôt à mes joues,

quand la main d'Alrachid presse la

“ mienne comme un signal pour me retirer.”

Ces quatre vers sont très-élégans en Arabe, mais on n'en a pas traduit les derniers mots, parce qu'ils font allusion à une coutume particulière des Mahométans, peu conforme à nos idées.

Dans le nombre des avantages que les poëtes Asiatiques ont sur nous, on doit mettre, au rang des plus considérables, la vénération

que les peuples Orientaux ont pour la poësie, & les délices qu'ils y trouvent. Par là, le moindre talent est cultivé, & ceux qui possèdent quelque étincelle de génie, loin de la laisser éteindre, travaillent à se faire un nom dans un art si respecté.

Les Arabes sont fi amateurs de la poësie, & si persuadés de son pouvoir & de ses effets, qu'ils lui donnent le nom de Magie légitime. Le célébre Abu Temam dit dans une de ses odes, “ Les beaux sentimens exprimés en “ prose sont comme des perles & des pierre“ ries parsemées au hasard ; mais quand ils “ sont liés ensemble dans les vers, ils devien“ nent des bracelets & des ornemens pour les " diadèmes des rois."

Cette élégante allusion est conservée chez les Persans, & parmi eux, enfiler des perles, est une expression commune pour dire composer des vers. Les Turcs ne font

pas

moins épris de cet art divin, comme on en peut juger par la traduction suivante d'un de leurs fameux poëtes.

“ Les rochers mêmes font connoître par leurs tendres

a échos "Qu'ils sont charmés par la voix de la poësie ; “ Les tulipes & les roses s'épanouiflent “ Au chant mélodieux du rossignol. “Les chameaux bondifl'ent légérement dans la plaine “ Au son de la flute de leurs conducteurs : “ Il faudroit qu'un homme fût plus inanimé qu'une

• pierre “S'il n'étoit pas touché des charnies de la poësie."

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Nous avons déjà observé que

la fécondité de l'imagination, & le feu du génie des poëtes Orientaux, doivent être en partie attribués à la beauté & à la fertilité des régions qu'ils habitent. Cette opinion est confirmée par un poëte Grec dans le livre premier de l'antologie, où il dit, les facultés poëtiques sont rafraîchies & renouvelées par le printemps comme la verdure des plantes, l'émail des fleurs, & le chant du rossignol. Milton s'exprime ainsi, en parlant du lui-même :

“ Fallor? an & nobis redeunt în carmina vires

Ingeniumque mihi munere veris adest.”

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On peut appliquer aux nations Asiatiques ce que Waller dit des îles d'été, “Le doux

printemps, qui à peine nous salue ici, habite “ dans ces lieux, & leur fait la cour toute l'an< née." Et comment ces peuples avec le spectacle perpétuel de si beaux objets, un air toujours pur & serein, pourroient-ils n'être pas riches en inventions ingénieuses & frappantes ? en expressions vives & agréables ? en images belles & riantes ? en descriptions animées des plus brillantes couleurs ? comment ne conserveroient-ils pas le feu de leur génie dans le même degré de chaleur & dans le même éclat?

Les images prises dans la nature font un des principaux ornemens de la poësie : on peut se convaincre de cette vérité dans les livres sacrés, où la verdure du Mont Carmel, la hauteur de celui du Liban, les vins d'Engaddi, & la rosée d'Hermon, fournissent les métaphores les plus vives & les comparaisons les plus agréables. Ainsi les épices de l’Yémen, les parfums de Khoten, embellissent les poëmes Arabes, & en varient les images. On a de plus en Orient une quantité de plantes & d'animaux qu'on ne voit dans nos climats que dans les jardins des curieux & dans les collections royales; comme les arbustes d'où découlent le beaume & les gommes précieuses;

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