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TRAITÉ

SUR

LA POËSIE ORIENTALE.

SECTION I.

LA poësie Orientale est fertile en expressions fortes, en métaphores hardies, en sentimens pleins de feu, & en descriptions animées des plus vives couleurs. Malgré ces vérités fi généralement reconnues, cette poësie douce & sublime a trouvé des critiques aussi injustes que

sévères. Ceux d'entre eux qui ont voulu nommer fautes insoutenables des beautés fingulières les ont attribuées à l'ignorance, à l'inattention, aux faillies d'une imagination déréglée, à la négligence dans la distinction & dans l'arrangement des idées. Mais, puisque les connoisseurs conviennent

que

les ouvrages des auteurs Asiatiques sont souvent admirables, le soin de rechercher d'où leur viennent ces beautés réelles, ou ces fautes imaginaires, est

peu nécessaire dans ce traité. Quand un poëte joint à l'élocution & à l'élégance les ornemens & les grâces, on ne peut lui refuser le titre d'excellent poëte. D'ailleurs, ne fait-on pas que les auteurs, de quelque nation que ce soit, qui se sont fait distinguer par leur génie vif & inventeur, ont négligé cette exactitude scrupuleuse dont les poëtes médiocres sont fi jaloux. Les premiers se sont contentés d'une générale ressemblance, & ils ont présenté à l'esprit tout ce qu'il y a de plus grand & de plus frappant dans la nature; la régularité affectée des autres rend leurs peintures ternies & inanimées, fait disparoître la beauté de l'efquiffe sous le détail minutieux des moindres traits.

Sans donc entrer ici dans un examen fuivi de toutes les causes qui donnent cette vivacité furprenante aux images Orientales, nous nous contenterons de parler de quelques avantages que les auteurs Asiatiques ont fur nous en plusieurs points.

Ils ont des idiomes riches & abondans; ils respirent sous un climat chaud & fertile ; ils font entourés d'objets aussi beaux que rians; ils jouissent d'une agréable tranquillité; & ils confacrent leur loisir à une passion qui contribue à leur inspirer de bonne heure le goût poëtique.

La langue Arabe est expressive, forte, & sonore; on peut dire qu'elle est la plus copieuse de toutes les langues, car chaque tribu de cette nation a des mots qui lui sont propres. Leurs poëtes se fervent de tous ces mots, qui deviennent d'un usage général à proportion que l'ouvrage qui les rassemble est plus célébre, ainsi que plusieurs petits ruisseaux se réunissant forinent une large & abondante rivière.

La langue Persane est remplie de douceur & d'harmonie; joignant à la richesse de son propre fond celle de plusieurs mots qu'elle a reçus de la langue Arabe, elle surpasse celle-ci en une beauté fort esentielle à la poësie, qui est l'usage des mots composés, auxquels les Arabes sont si contraires, que pour les éviter ils emploient de longues circonlocutions. En général, aucun idiome ne peut entrer en comparison avec le Perían pour la délicatesse & la variété de ses mots composés, dont nous citerons quelques-uns, malgré la difficulté qu'il y a de les traduire en toute autre langue : comme, Gulfechán, parfemant des roses; Zumrudfám, couleur d'émeraude, Gulrokh, joiles de rose; Semerbui, avec l'odeur de jafmin ; Guntcheleb, avec des lévres de roses.

On trouve dans la langue Persane plusieurs autres mots semblables, mais auxquels on ne sauroit donner nulle grâce dans nos idiomes Européens, même en les décomposant comme on vient de faire de ceux-ci, quoiqu'ils ayent beaucoup d'élégance en Perfan.

On peut dire au sujet des langues Arabe & Persane ce que le chancelier Bacon disoit du Latin & du Grec: la première de ces deux langues semble formée pour les actions militaires & civiles; la seconde pour la cultivation des arts; les détails & exactes distinctions des sciences & des arts ; requérant des mots compofés, peu nécessaires dans ce qui ne regarde que la guerre & les règles de la fociété. Le second avantage que les auteurs Afiatiques ont sur nous pour devenir bons poëtes, est la facilité & la variété des mesures dont ils se fervent dans leurs vers.

Ils ont toutes les quantités & diversités de nombres dont parle Ephestion, & dont Pindare donne des exemples ; avec cette différence, que, , comme ils ont plus de syllables longues qu'ils n'en ont de brèves, ils substituent ordinairement le grave & le solennel au vif & à l'animé. Les Persans dans leurs poëmes héroïques fe fervent presque toujours du vers trochaïque d'onze syllables : comme,

Bé zebánchud kér che dared fad nuva.

Leurs vers lyriques sont souvent de la mesure d'une brève suivie de trois longues: comme,

Bedeh faki mei báhi ke der gennét
Mekhâï yaft.

La rime est très-ancienne chez les Arabes, desquels les poëtes Provençaux & Caftillans l'ont reçue, mais dans les vers Asiatiques elle n'enchaîne point le sens comme dans les vers Européens, les idiomes de ces peuples étant très-abondans en mots d'une même terminaison. On trouve dans quelques-uns des plus longs poëmes Arabes la même rime continuée alternativement pendant tout l'ouvrage. Dans plusieurs odes Persanes chaque distique finit par le même mot, & alors la rime tombe sur la pénultième syllable : comme,

Saki beár badé ke amed zemáni gul
Chan bulbulan nazul kunéin icháni gul.

“ Garçon, apportez du vin, car la saison des roses est

venue, “ Ainsi que les rossignols, reposons-nous fur des couches

« de roses."

C'est peut-être autant par cette facilité de la versification Orientale que par la chaleur du climat, que l'Asie a produit de plus jeunes

nulle autre partie du monde. On

poëtes que

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